Pourquoi la mairie de Paris ne voit que ce qui l’arrange en accusant Airbnb de provoquer la baisse de la population de la capitale

Interview de Laurent Chalard, géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.
La nouvelle méthode de recensement a tendance à exagérer les variations à la hausse et à la baisse de la population d’une commune, ce qui pourrait bien être le cas à Paris.

 

Atlantico : Suite à la publication des chiffres de la population parisienne, affichant une baisse de 13 660 habitants entre 2009 et 2014, la Mairie de Paris a pu réagir en pointant du doigt un effet qui serait la conséquence de la présence massive de résidences secondaires vouées à la location de type Airbnb. Le diagnostic formulé par la Mairie de Paris est-il pertinent en ce sens ?

 

Laurent Chalard : Au premier abord, si l’on regarde les données récentes d’évolution des logements dans la commune de Paris selon les enquêtes de recensement de l’Insee, on constate effectivement une hausse du nombre et du pourcentage de résidences secondaires dans l’ensemble des logements de la capitale ces dernières années. Les résidences secondaires sont passées de 6,5 % des logements en 2009 à 7,4 % en 2013 (le chiffre de 2014 n’est pas encore disponible) soit une hausse sensible, qui peut être à l’origine de la décrue démographique parisienne, puisque cela fait potentiellement 25 300 habitants en moins. Cependant, il faut faire très attention à l’interprétation de cette évolution car avec la nouvelle méthode de recensement, qui repose sur un sondage annuel portant sur 8 % des logements, il n’est pas évident de distinguer clairement les résidences secondaires des logements vacants. En conséquence, il est plus pertinent d’analyser l’évolution du pourcentage des résidences principales, c’est-à-dire des logements effectivement occupés en permanence au moment du recensement. Or, on constate qu’après avoir augmenté entre 1999 et 2011, le nombre et le pourcentage de résidences principales diminue sensiblement depuis, évolution corrélée à la hausse des logements vacants sur la même période, la progression des résidences secondaires étant beaucoup plus ancienne. En conséquence, les résidences secondaires de type Airbnb ne peuvent être le facteur principal de cette baisse de la population, d’autant que le phénomène de type Airbnb est extrêmement récent et que, selon l’Insee, les quartiers touchés par le phénomène ne sont pas particulièrement concernés par la décrue démographique. L’argument de la municipalité, légitime, n’est donc pas pleinement satisfaisant.

 

Quelles pourraient être les "autres" causes de ce phénomène qui touche la capitale ? La Mairie de Paris n'est-elle pas également victime de sa propre politique ?

 

En fait, comme les données du recensement rénové ne sont pas très fiables, étant donné la méthode de sondage, il est difficile de déterminer les facteurs explicatifs de la diminution de la population parisienne sans la réalisation d’une étude plus approfondie, permettant de comparer les données de l’Insee avec des données d’autres sources. A première vue, nous pouvons émettre deux hypothèses.

 

La première hypothèse est que cette évolution démographique est "fictive", c’est-à-dire qu’elle est la conséquence de la marge d’erreur du recensement rénové. En effet, cette dernière, de l’ordre d’au moins 1 % de la population totale, est supérieure à la marge de variation annuelle de la population de la commune de Paris, qui est très faible, largement inférieure à 1 % par an. Il s’ensuit que la nouvelle méthode de recensement a tendance à exagérer les variations à la hausse et à la baisse de la population d’une commune, ce qui pourrait bien être le cas à Paris, puisque la croissance affichée par l’Insee entre 2006 et 2011 a probablement été plus importante que la réalité. En conséquence, la population parisienne a probablement été surestimée en 2011, d’où une variation à la baisse depuis, le chiffre de 2014 étant plus proche de la réalité.

 

La seconde hypothèse est que la diminution de la population parisienne est effectivement réelle, produit d'un rythme de construction insuffisant par rapport aux destructions, conduisant à une croissance du nombre de logements pas assez importante pour permettre à la population d’augmenter dans un contexte de vacance en légère hausse, la municipalité n’arrivant plus à la réduire. En effet, alors qu’en 2008 et 2009, le nombre de logements à Paris avait progressé d’environ 8000 unités, en 2011 et 2012, la hausse n’était que de seulement environ 1 000 unités, soit bien peu par rapport aux autres grandes villes françaises !

 

Plus largement, la structure de la commune de Paris permet-elle réellement un accroissement de la population ?

 

Quoi qu’il en soit de la réalité ou non de la baisse de la population de la commune de Paris, il n’en demeure pas moins que la municipalité doit se poser la question de la pertinence de la poursuite de la croissance démographique dans un espace déjà entièrement urbanisé. Est-ce que la population de Paris a vocation à croître éternellement ? En effet, il existe une contradiction majeure dans le discours de la municipalité d’Anne Hidalgo, entre, d'un côté, la promotion de la "ville écologique", et donc malthusienne, qui devrait conduire les édiles municipaux à juger la baisse de la population comme une bonne chose, permettant d’améliorer le cadre de vie des parisiens qui vivent déjà dans une des villes les plus densément peuplées du monde développé, et, d'un autre côté, la promotion de Paris 'ville globale', s’inscrivant dans une logique néolibérale, qui cherche la croissance à tout prix ! La réaction de la municipalité parisienne laisse penser que la seconde lecture l’emporte. Or, dans ce cadre, à défaut d’extension des limites communales parisiennes ou de l’urbanisation des bois de Boulogne et de Vincennes, ce que personne de sensé n’oserait proposer, la seule possibilité de pérenniser la croissance démographique de Paris serait de construire massivement en hauteur, au risque que la ville y perde son âme, en gardant en tête que les Français ne plébiscitent pas les tours de logements, surtout si c’est du logement social !

 

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